19 novembre, dimanche, 2017

Littérature et société : quelques productions d'élèves...

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L’occupation allemande à Vouvray

Interview de ma grand-mère maternelle

par Léa Collin

 Quand la France est entrée en guerre en septembre 1939, ma grand-mère avait 11 ans. Un âge où on ne comprend pas toujours ce qu’il se passe, un âge où les choses nous paraissent d’un point de vue différent, un âge où l’on ressent des émotions comme la peur, la joie, la tristesse d’une manière beaucoup plus forte. Je vais vous raconter l’occupation allemande vue par une enfant de 11 ans et les souvenirs qu’il en reste d’une vieille dame qui a aujourd’hui 85 ans.

Son père, Pierre Darragon né le 1 décembre 1902, a été mobilisé à Tours et en garnison à Monts (37) en 1939 à la poudrerie de Ripault. Il était capitaine du 91e Régiment Régional, dépendant de la 9ème Armée. Les Régiment Régionaux regroupaient des soldats d’un âge avancé ou inaptes au combat en première ligne. Lorsque l’armistice a été signé, il a pu revenir chez lui. Malheureusement sur le retour, il s’est fait capturé par les Allemands qui l’ont enfermé dans un camp à Amboise. Les Allemands lui ont accordé une permission pour voir sa famille mais lorsque mon arrière grand-père a du retourner au camp, il s’est enfui à cheval à travers les vignes. Deux soldats allemands sont ensuite venu menacer mon arrière grand-mère en lui disant que si elle ne leur indiquait pas où se trouvait son mari, ils emmèneraient un de ses enfants. 

Imaginez le désarroi et la tristesse qu’a du ressentir mon arrière grand-mère alors âgée de 39 ans. Elle avait le choix entre trahir son mari en indiquant sa cachette aux allemands et prendre le risque de ne jamais plus le revoir. Elle a fini par indiquer sa cachette pour protéger ses enfants.

Quand mon arrière grand-père s’est fait rattraper par les Allemands, il n’a demandé qu’une seule chose : attacher son cheval. Il a attaché son cheval et est parti sans se retourner.

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Pour ma grand-mère, l’arrivée des allemands fut un véritable cauchemar. Son père était parti, elle vivait maintenant avec sa mère, son frère et sa grand-mère paternelle. Quelles sensations doit ressentir une petite fille à qui on a arraché son père ? Quelles sensations cela fait de voir sa mère trimer dure toute la journée pour nourrir sa famille ? Elle était terrifiée par ce qu’elle appelait et appelle toujours : les « boches ». Attention ma grand-mère ne fait pas l’amalgame entre les Nazis et les Allemands mais vous ne pouvez enlever à une personne ce sentiment de peur et presque de haine destinée à une autre même après tant d’années. Vous savez ma grand-mère se souvient encore, elle pourrait presque les entendre, de leur bottes claquant sur les pavés, ce bruit qui peut paraître anodin mais tellement marquant pour une enfant. Certains collaboraient avec les allemands mais de façon à rester en vie. Ma grand-mère m’a rapporté que quand les habitants voulaient veiller tard le soir en toute tranquillité et ne pas être soupçonnés de je ne sais quels préjudices aux yeux des Allemands, ils mettaient du papier aux fenêtres qui ne laissait filtrer aucun rayons de lumière. Malgré la présence des allemands, ma grand-mère continuait à aller à l’école mais parfois les enfants étaient réquisitionnés pour attraper les doryphores. Ce sont des petits insectes qui mangent les fleurs et les feuilles de pommes de terre. Ce qui empêche la plante de se développer et de donner des pommes de terre. Ils les mettaient dans des boîtes qu’ils donnaient ensuite à leurs maîtres ou maîtresses. Le nom de doryphore était aussi donné aux soldats allemands en allusion à l’appauvrissement du pays.

 

 

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DCA

 

De Vouvray, ma grand-mère pouvait assister aux bombardements de l’aviation des Forces Alliées qui visait la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Cette gare se situe presque en face du coteau de Vouvray et elle constitue, aujourd’hui encore, un important nœud de communication. Les destructions perturbaient le ravitaillement de l’armée allemande et ses déplacements. Celle-ci ripostait avec ce qu’on appelle la DCA, des canons spécialisés pour la défense anti-aérienne. Ces canons se situaient au dessus du coteau de Vouvray. Quand l’alarme qui annonçait les bombardements se déclenchait, ma grand-mère allait vite chez une voisine. Car contrairement à sa famille, celle-ci habitait une petite maison à mi-coteau, beaucoup plus sécurisante. En effet, ma grand-mère habitait avec sa famille dans une maison troglodyte et les vibrations de la DCA provoquaient parfois des effondrements.

 

 

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Ma grand-mère ne mangeait pas beaucoup car les rations étaient en fonction du poids de l’individu. Beaucoup participaient aux marchés noirs car les rations ne suffisaient pas. Ma grand-mère m’a assuré que sa mère ne pratiquait pas cette démarche avec les gens de la ville de Tours. Mon arrière grand-mère continuait à produire du vin avec l’aide d’un ouvrier payé à la journée. Egalement, elle entretenait son potager et son poulailler avec l’aide de ses enfants et de sa belle mère.

carte de rationnement

 

 

 

Un jour, ma grand-mère et sa famille ont été réveillées en pleine nuit pour évacuer leur habitation. Les suppliques de mon arrière grand-mère et l’intervention d’une voisine qui parlait allemand à permis à ma grand-mère, mon grand oncle et leur grand-mère de rester dans leur lit. Ensuite, mon arrière grand-mère et tout le voisinage ont été alignés contre un mur pendant que les allemands fouillaient leurs maisons. Cette nuit là personnes ne fut fusillé et tout le monde put regagner sa maison. Plus tard, ils apprirent qu’ils avaient été soupçonnés de cacher un aviateur anglais dont l’avion s’était écrasé dans les vignes.

alignement contre un mur

 

 

americains

 

Les Américains sont arrivés en mai 1944 à Tours et ses environs. Ma grand-mère se souvient du sentiment d’allégresse qui s’est emparé de tout le village.

Mon arrière grand-père n’est pas rentré de suite au moment de la libération. Après sa capture en 1940, il a été emmené en Allemagne dans un camp de prisonnier : un stalag. Au bout d’une année, compte tenu de ses compétences agricoles et en viticulture, il a été acheminé en Autriche. Il travaillait à la journée dans une ferme et le soir il regagnait son camp. En 1944, en dépit des accords de Yalta sur le partage de l’Europe ente les Alliés et les Soviétiques, les troupes russes ont envahi l’Autriche. Devant la colère des américains, ils ont rebroussé chemin mais en déportant tous les militaires ennemis et y compris les prisonniers français. Les autorités diplomatiques français ont du beaucoup négocier pour nos soldats. La situation de nos soldats fut multiple. Certains, comme mon arrière grand-père, furent libérés de 1945 à 1947, d’autres dix après la fin d la guerre et beaucoup interné dans le goulag ne revinrent jamais. A cause du froid, mon arrière grand-père ne guéris jamais des blessures à ses pieds. Il fut reconduit par les russes sur la cote baltique. Ensuite, avec l’aide de la Croix Rouge, il fut conduit par bateau et par train jusqu’à Tours. A son arrivée à Vouvray, il ne reconnut pas ses enfants. Il avait quitté des petits, il retrouvait des adolescents.

La réadaptation de son père fut difficile. Les blessures causaient par le froid le faisaient souffrir comme les effets de la malnutrition. Cependant, la vie reprit son cours. Il devait reprendre la ferme et les vignes sans oublier sa famille.

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Quand la France fut libérée, quand la guerre fut finie, ma grand-mère avait 16 ans. 16 ans, c’est l’âge que je vais avoir cette année, c’est l’âge d’une adolescente, ça veut dire que je peux comprendre ce que ma grand-mère a ressenti pendant cette période, la peur, la joie, la tristesse, tous ces sentiments qui font de nous des êtres humains et qui sont tellement plus forts pendant l’adolescence.

Léa COLLIN